Partir ou rester : quand l’injonction à voyager s’essouffle
Cet article s’appuie sur un corpus de verbatims recueillis à partir des commentaires d’une vidéo TikTok et des réponses à une enquête menée sur mon compte Instagram. Des récits intimes, souvent spontanés, qui disent beaucoup de la manière dont nous vivons nos vacances aujourd’hui.
Quand on dit préparer ses vacances, on imagine aussitôt des valises ouvertes sur un lit, des listes de choses à ne pas oublier. L’expression elle-même suppose qu’il faut partir : on ne “prépare” pas des vacances chez soi, on les organise ailleurs.
Partir reste la norme, presque un réflexe — une manière de prouver qu’on a bien “utilisé” son temps libre.
Mais de plus en plus, ce geste paraît épuisant.
Ils parlent de la fatigue des transports, du stress des réservations, ou simplement du plaisir de prendre du temps chez soi dans un quotidien chargé.
Et ce n’est pas qu’une question d’économie : c’est un changement de rapport au repos, à la liberté, au temps libre.
A la question “avez-vous déjà ressenti cette tension partir/rester ?”, quelqu’un m’a répondu :
« Totalement. Pourtant je ressens de plus en plus le besoin d’être chez moi. »
On a longtemps cru que le voyage était une promesse de liberté.
Mais à force de bouger, la mobilité elle-même est parfois devenue une contrainte — une sorte d’obligation symbolique, héritée d’un imaginaire collectif où “vivre pleinement” voulait dire “aller ailleurs”.
Aujourd’hui, cette évidence se fissure.
Le “temps libre” devient un espace de tension : faut-il s’évader ou s’ancrer ?
Optimiser ses jours de congés ou apprendre à ne rien faire ?
Choisir le mouvement ou la lenteur ?
Et si, finalement, la vraie rupture n’était plus de partir, mais de rester ?
1. Temps libre, fatigue et désir de ralentir
Les témoignages le disent sans détour : le mouvement constant lasse :
(ressentez-vous la tension entre partir et rester ?) « Très fort en ce moment, oui. »
« I love home. Even when I travel, I can’t wait to be home. »
Le voyage n’est plus le repos, mais une autre forme d’agitation : il faut planifier, déplacer, poster, optimiser — et parfois revenir plus épuisé qu’au départ.
« Partir une semaine et revenir encore plus fatiguée, non merci. »
Dans cette lassitude du “toujours plus”, le repos se redéfinit.
Il n’est plus synonyme de déplacement, mais de contrôle sur son temps.
Rester, c’est rétablir une forme de souveraineté sur son rythme,
une manière de reprendre la main sur ses journées, son espace, son sommeil.
« I spent so much money on my house and making it cozy — I’m good staying home. »
La maison devient le lieu du voyage intérieur, une forme de continuité apaisée où le repos peut se vivre sur place.
2. Liberté vs pression sociale
Pourtant, cette envie de rester ne va pas sans culpabilité.
L’injonction à “bouger” reste profondément ancrée — héritée d’une époque où voyager signifiait réussite, curiosité, ouverture.
« Complètement — l’injonction à devoir se dépayser pour profiter pleinement de son temps libre. »
« À chaque vacances on me demande où j’ai été — ça ne peut être autrement. »
Ne pas partir, c’est devoir se justifier : prouver que l’on ne s’enferme pas, que l’on reste ouvert sur le monde.
L’immobilité devient suspecte, presque un signe de repli.
Sur TikTok, une vidéo illustre bien cette tension : une jeune femme y affirmait calmement
“I have no desire in the world to travel.”
Une phrase simple, mais reçue comme une provocation.
Sous la publication, des centaines de commentaires exprimaient un mélange de soulagement et de honte partagée :
« I never said this because I thought I was the only one. »
« I feel like people look down on me when I say this. »
Ces réactions traduisent une honte du non-départ.
On ne revendique pas son attachement au chez-soi : on le murmure.
La tension est aussi générationnelle.
« Oui, lorsque j’étais plus jeune. À présent j’assume de ne pas partir et de ne plus prendre l’avion. »
« Je pense que c’est le mal des 20/30 ans : la peur de ne pas vivre assez à fond. »
Dans un contexte où l’expérience est devenue capital social, ne pas partir équivaut presque à se déclasser.
Mais petit à petit, le slow living s’impose comme contre-modèle : moins spectaculaire, plus ancré.
3. Raisons de rester : écologie, économie, écœurement
Rester n’est pas toujours synonyme de retrait.
C’est aussi, pour beaucoup, une position réfléchie : écologique, économique, parfois politique.
« Oui, pour des raisons économiques et écologiques. J’évite l’avion au maximum. »
« Pour des raisons écologiques et par saturation du tourisme de masse. »
« I did a lot of traveling in my 20s and now I’m jaded. »
Le voyage s’est démocratisé, puis industrialisé — jusqu’à provoquer une forme de saturation morale.
La mobilité a perdu son innocence : on sait désormais ce qu’elle coûte, écologiquement et humainement.
Les aéroports stressent, les destinations se ressemblent et les villes exposées au sur-tourisme souffrent, les images se répètent.
« Voyager fatigue, rester soigne. »
Voyager sans limites n’est plus forcément vertueux : le capital symbolique du voyage s’effrite, remplacé par une quête d’alignement. Rester devient une manière d’être cohérent — avec ses valeurs, son environnement, ou simplement son énergie.
4. Le bien-être réévalué
Cette redéfinition du repos est peut-être l’un des renversements culturels en cours.
Ce n’est plus le voyage qui soigne entre deux périodes de travail,
mais le calme construit dans le cadre de la vie quotidienne, en parallèle du temps actif.
« Optimiser son temps libre alors que c’est épuisant. »
« Pas de repos mais du mouvement — période non travaillée donc à maximiser. »
« C’est trop bien de prendre des jours pour profiter de chez soi. »
Longtemps, le “bon usage” du temps libre était celui du départ :
se “vider la tête” ailleurs, accumuler des expériences.
Aujourd’hui, le bien-être passe par l’ancrage.
On valorise moins l’exploration que la régénération.
Le calme devient un capital émotionnel.
Savoir rester, savoir ralentir, savoir ne rien faire — autant de compétences sociales nouvelles, presque enviables.
Et si, à force de vouloir “prendre l’air”, on avait fini par oublier de respirer chez soi ?
Vers le Volet III — Les nouveaux imaginaires du voyage
Ces tensions — entre fatigue et envie d’ailleurs, entre distinction et cohérence — ouvrent sur une nouvelle cartographie du voyage.
Pour certains, il reste un signe de réussite, en se redéfinissant à travers la sobriété, le local ou l’exclusif.
Pour d’autres, il devient intérieur, domestique, symbolique.
Le “partir” change d’échelle : on voyage différemment, plus près, plus lentement, parfois sans bouger du tout.
C’est ce glissement — entre mobilité choisie et ancrage revendiqué — qu’explorera le Volet III, consacré aux nouveaux imaginaires du voyage.