L’injonction à partir : d’où nous vient le réflexe de voyager ?

ou pourquoi partir en voyage est devenu une preuve de valeur sociale

Tu pars où pour les vacances ?

La question semble anodine, mais elle révèle une évidence sociale : il faudrait partir.
Comme si le départ, plus que le repos ou la découverte, était devenu une norme.

C’est de là qu’est né ce premier volet.
Tout est parti d’une vidéo TikTok où une jeune femme américaine confiait, sans provocation : « I have no desire in the world to travel. »
Une phrase qui a fait réagir des centaines d’internautes, partagés entre incompréhension et malaise.
Pourquoi ne pas vouloir voyager paraît-il presque suspect ?


Longtemps réservé à une élite, il est devenu à la fois un rite d’initiation, un loisir codifié, puis une forme de narration de soi.
Du Grand Tour aristocratique aux stories à la une sur Instagram, voyager n’a jamais été qu’une affaire de déplacement : c’est avant tout une manière de se raconter, de prouver qu’on appartient au monde.

Ce premier chapitre revient sur cette histoire longue du voyage – ses héritages symboliques, ses formes visuelles et son rôle de distinction.

1. Héritages symboliques du voyage


Dans les commentaires de la vidéo TikTok évoquée plus haut, les réactions fusent :

« You’re missing out on so much cool stuff. »
« Opening the internet to learn about cultures is not the same as traveling to see it. »

Derrière ces réponses, se cache une évidence devenue presque naturelle : partir, c’est bien ; rester, c’est suspect. Voyager, c’est s’ouvrir, se cultiver, prouver qu’on a “vu”.
Celui qui ne voyage pas, lui, semble manquer quelque chose — un savoir, une expérience, une légitimité.

Mais d’où vient cette morale implicite du voyage ?

Une brève histoire du tourisme

Au XVIIIᵉ siècle, le Grand Tour constituait l’initiation des jeunes aristocrates européens : un long périple vers Rome, Paris ou Vienne, censé les former au goût, à l’art et à la conversation mondaine. Le voyage était déjà un rite de distinction — réservé à ceux qui avaient les moyens de partir, le temps de s’arrêter, et les connexions nécessaires pour en faire un capital symbolique.

Au XIXᵉ siècle, avec la révolution industrielle et le développement du chemin de fer, la bourgeoisie s’empare à son tour de ce privilège. Les voyages deviennent plus courts, plus organisés — on parle alors de voyages de loisirs.
L’apparition des premières agences comme Thomas Cook, des cartes postales et des guides Baedeker démocratise l’aventure tout en la codifiant : où aller, quoi voir, comment le raconter à son retour.

Puis vient le XXᵉ siècle, et avec lui les congés payés. Le tourisme devient une possibilité pour le plus grand nombre, mais le prestige du départ demeure. Les classes moyennes occidentales imitent les habitudes des élites : on part “au bord de la mer”, on collectionne les destinations, on remplit des albums photo ou on montre son diaporama de vacances à la famille.
Chaque photo devient une preuve du vécu, un récit partagé.

Aujourd’hui, ces objets persistent sous d’autres formes : les cartes du monde et leurs épingles qui cochent les pays visités, ou autre bucket lists prolongent le même réflexe : dresser la carte de son monde pour y avoir sa place.
Et sur Instagram, les stories à la une par destination (“Italie”, “Japon”, “Grèce”) sont les nouveaux carnets de voyage.

Voyager, c’est toujours se raconter — et derrière ce récit se cache la hiérarchie invisible de ceux qui peuvent partir, et de ceux qui restent.

2. L’esthétique du “fast travel”

Depuis l’apparition des vols low-cost dans les années 2000, le monde s’est rapproché.
Partir “au bout du monde” est devenu un loisir accessible, presque banal. Chaque destination devient un check sur une liste : New York ✔️, Bali ✔️, Tokyo ✔️.
Mais cette accessibilité a aussi changé le sens du voyage :
on ne part plus seulement pour découvrir, on part aussi pour raconter.

Les réseaux sociaux ont transformé le voyage en récit continu, industrialisant le récit de l’ailleurs. Il ne s’agit plus seulement de vivre une expérience, mais de la documenter, de la découper en stories, reels, travel diaries.
Chaque déplacement est pensé comme une séquence à documenter, à découper, à montrer.
Lors de notre périple, on peut se prendre à réfléchir : “Sous quel angle je vais le montrer ? Quelle photo va le résumer ?”
Le monde devient un matériau narratif, une succession de moments potentiellement partageables.

Les créateurs “voyage” publient massivement des tutoriels pour filmer “créativement une ville, ou pour améliorer ses vidéos de voyages.
L’expérience est double : on la vit et on la scénarise simultanément.

Le “fast travel”, c’est aussi cela :
une manière de parcourir le monde en pensant le réel sous format story,
comme si l’essence du voyage ne résidait plus dans l’ailleurs,
mais dans la manière de le rendre visible.

3. Le voyage comme langage de distinction

Plus on voyage, plus on prouve sa liberté, sa curiosité, sa capacité à naviguer dans le monde. Le “voyageur” contemporain est une figure valorisée : active, cultivée, mobile et ouverte.

Voyager n’est plus seulement un plaisir : c’est une compétence sociale.
Savoir se déplacer, s’adapter, parler anglais, comprendre les codes d’un aéroport ou d’un boutique-hôtel — autant de signes d’un certain rapport au monde.

Mais sous cette apparente démocratisation, la logique de distinction reste la même que celle du Grand Tour :
partir, c’est montrer qu’on peut.
Ceux qui voyagent “vivent”, ceux qui restent “ratent”.

A venir :

Mais que se passe-t-il quand ce réflexe de partir se fissure ?
Quand le désir de rester devient, lui aussi, un choix affirmé ?
Le prochain volet explorera cette tension contemporaine entre partir et rester, entre repos et performance, entre liberté et pression sociale.

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