Fumer sans forcément fumer : au rythme des injonctions corporelles

On pourrait croire que le retour visuel de la cigarette dans les images est simplement un clin d’œil rétro, un accessoire de soirée ou un signe de désinvolture. Mais il s’inscrit dans une tension beaucoup plus profonde : celle qui oppose — et associe parfois — deux idéaux corporels bien distincts.

D’un côté, la “clean girl” : corps tonique, peau uniforme, hydratation continue, matcha latte et yoga au lever du soleil. De l’autre, l’esthétique “messy” ou “héroïne girl” : nuits blanches, maquillage qui coule, excès visibles… et cigarettes fines entre deux verres de champagne.

Ces deux pôles cohabitent dans les images actuelles, parfois même dans un seul et même compte TikTok ou Instagram.

Derrière la pose, l’injonction à la maigreur

Dans les éditos de mode comme sur TikTok, la cigarette s’installe comme élément narratif du camp messy : elle condense une esthétique de l’excès, opposée à une imagerie saine.

Et dans les posts actuels, elle est souvent directement associée à l’idéal de minceur (voir de maigreur). Certaines légendes l’expriment sans détour :

  • hard a cig after lunch at the beach instead of dessert

  • them: you have dîner / me: champagne + Vogue cigarette

  • how I feel in a club after a sip of alcohol and a Vogue cigarette – supermodel diet

  • L’iconique audio there’s nothing tastes as good as skinny feels, ressurgi dans des montages mode.

Une abonnée me racontait aussi avoir vu « une story avec un cendrier hyper esthétique avec le texte mon repas ». L’ironie est assumée, mais derrière l’effet visuel, on retrouve la même équation : cigarette = contrôle du corps, cigarette = minceur.

À l’opposé, le camp clean bannit la cigarette et lui préfère d’autres accessoires : gourdes réutilisables, smoothies verts, tapis de yoga. Mais les frontières ne sont pas si nettes : certaines figures publiques alternent entre les deux registres, comme pour montrer qu’elles maîtrisent tous les codes.

Des idéaux corporels qui se succèdent… et se répondent

Cette alternance n’est pas nouvelle. Les années 1980 glorifiaient le corps sculpté et bronzé à la Jane Fonda ; les années 1990 ont imposé la maigreur extrême et l’heroin chic incarné par Kate Moss ; le début des années 2000 a oscillé entre fitspo (fitness inspiration, un corps performant, sculpté, productif) et grunge revival (un contre-modèle valorisant le désordre et la maigreur désinvolte).

Ces cycles ne sont pas que des tendances esthétiques : ils reflètent des contextes sociaux, économiques et médiatiques. Dans les périodes d’euphorie, le corps est exhibé comme un projet personnel à optimiser ; dans les moments plus cyniques ou désabusés, il devient support de signes d’excès, de refus ou de nonchalance.

Des injonctions contradictoires… mais simultanées

Aujourd’hui, les deux idéaux coexistent et se superposent. On peut boire un smoothie vert le matin et allumer une cigarette fine le soir. Cette logique est même devenue un argument esthétique en soi, comme on peut le lire sur une vidéo TikTok : drinking matcha to cancel out the cigarette #balance.

En pratique, rares sont les figures publiques qui assument la cigarette tout en cultivant une esthétique clean girl dans leur feed. La cohabitation se joue plutôt ailleurs : dans des stories éphémères, dans un cliché de soirée, ou dans des TikToks qui ironisent sur la contradiction. Le signe n’apparaît pas frontalement, mais par petites touches — comme pour rappeler qu’il existe une zone grise entre discipline et relâchement, entre corps optimisé et excès affiché.

Comme me l’a écrit une abonnée :

« Il y a un paradoxe dans le retour de la cigarette : c’est présenté comme une rébellion, un mouvement pour casser la clean girl et refuser la perfection… et dans le même temps, c’est extrêmement conformiste. Au final, c’est un outil qui rentre dans le culte de la maigreur et donc du corps parfait attendu. »

Ce jeu d’aller-retour, entre discipline et relâchement, finit par piéger les corps dans un double standard permanent.

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Fumer sans (forcément) fumer : la résurgence des “cig trays”